7

Rio de Janeiro. Brésil.

 

À quatre heures du matin, la nuit brésilienne s’égoutte et se décante. Le bleu sombre du ciel ne pâlit pas encore, mais un vent coulis s’insinue par les fenêtres ouvertes et la touffeur de l’air fait place à une fraîcheur inattendue qui rappelle soudain l’existence, ailleurs, d’autres climats.

L’idée de faire boire un dernier verre à Harrow quand il était venu la chercher donnait plus d’assurance à Juliette. Les neuroleptiques qu’elle avait eu le temps de verser dans son rhum-Coca rendaient sa respiration ample, bouche ouverte, et laissaient présager d’un sommeil profond et prolongé. Elle, en revanche, était au comble de l’excitation.

Au rez-de-chaussée, elle retrouva Joaquim qui avait déplacé son fauteuil jusqu’à l’entrée de service au fond du jardin. Il lui indiqua comment ouvrir la porte. La rue en pente était encore déserte. Un halo orangé entourait des réverbères. Le contenu d’une poubelle renversée se mêlait à l’eau que lapaient des chiens maigres et trempés. La pluie tombait de nouveau en gouttes fines.

— Restez avec moi, dit Joaquim. Inutile de vous montrer. De toute façon, il ne va pas tarder.

Il tenait sa main qui tremblait. Moins de cinq minutes passèrent avant qu’un vieux camion à la calandre arrondie commence à ronfler dans la côte. Ses phares jaunes, tout ronds, éclairaient les façades sur les côtés. Le chauffeur dut changer plusieurs fois de vitesse et atteignit l’hôtel en faisant hurler la première. Il s’arrêta devant la porte de service et descendit par la portière droite. C’était un homme sans âge dont la ressemblance avec Joaquim était d’autant plus étrange qu’il était aussi robuste et athlétique que son cousin était difforme et malingre. Peut-être était-ce sa tenue qui créait un lien symbolique entre les deux. Carlos – le cousin – portait une blouse blanche de boucher toute maculée sur le devant et aux épaules de sang et de graisse. Ainsi, les deux hommes semblaient-ils appartenir l’un et l’autre au monde de la maladie, du corps, de ses humeurs, de ses souffrances : l’un par la monstruosité de sa conformation, l’autre à cause de sa tenue qui évoquait vaguement un médecin mais un médecin qui ne resterait pas à l’orée du corps et n’hésiterait pas à en explorer l’horreur.

Joaquim retint son cousin par une des manches souillées de sa blouse et lui dit des mots rapides en portugais. Il le regardait par en dessous, la tête tournée de côté et les yeux en l’air, comme tordu par une convulsion. Le livreur de viande opinait gravement. Le Brésil est un de ces pays où l’on croit fermement que les dieux s’expriment plus volontiers par la bouche des aveugles et des infirmes. Joaquim, dans sa faiblesse, était doué d’une puissance sans commune mesure avec son corps déformé, mais qui devait tout à la familiarité qu’on lui prêtait avec les forces occultes et les génies chtoniens. Les yeux du boucher allaient de son cousin difforme à Juliette. De temps en temps, il répondait à une question par monosyllabes. Enfin, Joaquim conclut :

— C’est bon, mademoiselle Juliette. Ils ne fouillent pas le camion à l’entrée de la rue. Vous allez vous cacher dedans, avec les carcasses. Ce ne sera pas très agréable, mais il y en a pour dix minutes. Après, il vous déposera à un taxi.

Pendant qu’il donnait ces explications, le cousin était reparti vers le camion et, par la porte arrière, avait sorti une moitié de porc qu’il portait sur l’épaule, comme une bûche molle.

— Au fait, avez-vous de l’argent sur vous ?

Juliette n’avait pas eu d’argent brésilien en sa possession depuis son arrivée dans le pays. C’était un des moyens par lesquels Harrow la tenait confinée à l’hôtel. Joaquim porta la main à la poche cousue sur sa chemise à l’endroit du cœur. Il en sortit une maigre liasse de billets de banque et un stylobille. Sur la bordure d’un des billets, il écrivit un numéro de téléphone.

— Pour me joindre, dit-il.

Puis, d’un faible mouvement du bras, il la poussa dehors. Les pavés étaient glissants de pluie et elle faillit trébucher sur le bord du trottoir.

Le boucher la rattrapa et l’aida à monter dans le camion. L’intérieur était éclairé par une faible lampe au plafond. Dans la pénombre, on distinguait les formes allongées des carcasses suspendues à des crocs de fer, livides, striées d’os et de sang. Une odeur fade de chair froide flottait dans l’air confiné. Le livreur fit signe à Juliette de se glisser jusqu’au fond. Là, elle trouva un recoin vide et s’y blottit. La lumière s’éteignit : elle entendit la porte arrière se fermer. Le camion démarra et elle sentit, au balancement des carcasses, qu’il descendait la pente raide. Les roues vibraient sur le sol pavé. Au bas de la côte, il ralentit, s’arrêta et Juliette perçut des éclats de voix : le boucher saluait les soldats du point de contrôle. Puis le camion redémarra.

Ballottée dans le noir avec ces cadavres, Juliette se dit qu’elle aurait dû être envahie par l’idée de la mort. Or, tout au contraire, la joie dominait en elle, une joie impatiente, bouillonnante, éperdue. Elle traversait cette épreuve mortuaire avec la conscience de préparer une renaissance. Elle avait envie de rire, de crier. Elle pensa à Harrow, dont elle s’éloignait. C’était lui et non pas elle qui aurait mérité d’être jeté dans cette viande car il était un être de mort. Toutes ses déclarations sur la vie, la nature, la pureté originelle n’étaient que les oripeaux par lesquels il couvrait sa haine.

« Il n’aime rien, personne. Ni moi ni qui que ce soit au monde. Ce n’est pas parce qu’il y a six milliards d’êtres humains qu’il veut sauver le monde. Même s’il n’y avait qu’une seule autre personne sur la terre avec lui, il trouverait le moyen de la prendre en haine et de l’éliminer. »

Et elle était heureuse en pensant cela. La proximité physique de la mort avec son odeur écœurante et douce lui désignait clairement de quel côté elle avait envie d’être. Le camion ouvert, elle serait délivrée et, pour la première fois peut-être, elle saurait vraiment ce qu’elle avait à faire.

Il lui fallut attendre encore un long moment pour que le chauffeur s’arrête, rouvre les portes et la délivre. Elle reconnut l’avenue qui longe Copacabana, en arrière des immeubles du front de mer. Il s’était remis à pleuvoir. L’avenue était déserte et semblait interminable. Juliette se rendit compte que le cousin de Joaquim avait roulé longtemps pour trouver un taxi. Une petite voiture jaune était garée devant le camion et le conducteur attendait en frappant un rythme de samba, le bras tapant sur la portière.

Juliette s’approcha. Elle était vêtue d’un pantalon léger et d’un tee-shirt blanc. Elle n’avait rien emporté d’autre car ses vêtements étaient enfermés dans un placard grinçant et elle avait eu peur d’éveiller Harrow. Quand il la vit s’éloigner vers le taxi, le boucher courut après elle et, avec des gestes maladroits, il la ramena vers le camion. Il sortit de la cabine une grosse serviette-éponge qu’il humecta à l’eau d’un jerrycan et la lui tendit. Elle se rendit compte à ce moment qu’elle était pleine de taches de sang. Elle fit de son mieux pour les faire disparaître, puis elle rendit la serviette à Carlos. Au passage, elle saisit son poignet et regarda l’heure. Il était quatre heures cinquante-cinq.

Le taxi ouvrit sa portière et elle prit place dans la grosse Ford hors d’âge aux sièges recouverts de plastique rouge brillant. Le boucher, debout sur le trottoir, lui fit un signe d’adieu timide et elle lui renvoya un baiser de la main. Puis elle se détendit et appuya son dos contre la banquette. Mais le chauffeur, les yeux fixés sur le rétroviseur, attendait qu’elle lui donne une direction.

Où aller ? La somme que lui avait donnée Joaquim suffirait tout juste à payer une course. Elle ne connaissait personne dans la ville et quand bien même elle aurait réussi à convaincre un hôtelier de lui faire crédit, elle n’aurait pas tardé à être retrouvée par Harrow, grâce à ses contacts avec la police…

Soudain, une idée lui vint. Elle n’en mesurait pas les conséquences mais au moins permettait-elle de sortir de l’indécision.

— À la Baixada Fluminense, dit-elle au chauffeur.

L’homme jeta un coup d’œil inquiet dans le rétroviseur intérieur et dévisagea un instant cette jeune étrangère sans bagages, à l’air si triste. Il annonça un prix, pour savoir si elle avait quelque chose sur elle. Sans le regarder, Juliette fouilla dans la poche de son jean, tira deux billets que lui avait donnés Joachim et les lui tendit. Il démarra.

Rio, la nuit, sous la pluie, ressemble à une ville du Nord ruinée, avec ses tunnels vétustés et ses rues mal éclairées, ses trottoirs défoncés et ses lampadaires déglingués. Toute la grâce dont le soleil enjolive la misère disparaît. Ne restent plus que les plaies suintantes d’une ville blessée, d’une capitale déchue, d’une splendeur décadente. Sorti des beaux quartiers, le taxi s’enfonça dans des zones mal éclairées aux maisons basses. Juliette entrouvrit la fenêtre et reconnut, portée par l’air humide, l’odeur de pourriture et de terre de la Baixada.

Le chauffeur lui demanda où elle voulait qu’il la dépose. Il parlait un mauvais anglais et elle fit un effort pour n’utiliser que des mots simples. Elle lui désigna le canal. Ils remontèrent lentement la rue principale avec ses ornières glissantes. À un endroit mieux éclairé, elle dit « ici » et descendit.

La pluie s’était calmée. Une lueur blanche de lune dessinait le contour escarpé d’un massif de nuages auquel se mêlait peut-être le relief plus sombre d’une vraie montagne. Sur l’étendue plate de la Baixada, quelques ampoules blanches suspendues à des pylônes faisaient briller les flaques d’eau et luire les ornières de boue fraîche. Le taxi disparu, la rue était vide : pas un piéton, pas un animal, rien. Les cases de bois et de carton avaient absorbé tous les êtres vivants, comme une immense arche de Noé roulée par les flots noirs de l’orage.

Juliette avança au hasard dans la rue. C’était une nuit aussi muette que dans le Colorado et le ciel la couvrait de sa même impassibilité. Pourtant, il ne semblait pas qu’il se fût agi de la même terre. La nature, ici, avait entièrement disparu. Il n’y avait plus ni arbre, ni vie sauvage, ni relief. Il n’y avait même plus cette manière de synthèse entre l’être humain et la nature que représentent les champs cultivés, les animaux domestiques, les maisons entourées de jardins. Seule existait encore la masse humaine, amorphe, indistincte, étalée sur la terre dans les débris de toutes ses destructions.

Et pourtant, ces deux nuits n’étaient pas si différentes. La nature humaine n’était peut-être pas plus hostile que la nature sauvage. L’une et l’autre exerçaient un commun attrait sur Juliette et, en s’enfonçant dans la Baixada, elle ressentait la même étrange volupté qu’à chevaucher dans les canyons de l’Ouest américain. Peut-être même se sentait-elle plus confiante et plus fascinée dans cette favela, car la forme de vie sauvage qu’elle pouvait y découvrir serait humaine. Même la mort, si elle devait la rencontrer, lui ressemblerait.

Les nuages étaient emportés à grande vitesse par un vent d’altitude et de temps en temps, ils dévoilaient une lune presque pleine qui éclairait les baraques. Des yeux, dans l’ombre, devaient scruter l’obscurité de la rue car, à un moment, Juliette sentit qu’on la hélait.

Elle s’arrêta, ne distingua rien mais entendit plus distinctement des murmures et des sifflements étouffés. Tout à coup, un gamin pieds nus surgit de l’ombre et courut en levant des éclaboussures dans les flaques. Il se planta devant elle, les mains sur les hanches. C’était un petit garçon d’une dizaine d’années peut-être, très noir de peau, les cheveux crépus coupés court et semés de plaques de teigne. Deux dents lui manquaient sur le devant et il ne semblait pas qu’elles dussent repousser un jour. Il avait sur les bras des cicatrices de brûlures et des estafilades. Au dos de ses mains, on distinguait des griffures d’ongles et des sillons de gale. Il lui dit une phrase en portugais qu’elle ne comprit pas. Dans ses yeux, elle lisait quelque chose de violent, sans savoir si c’était de l’agressivité ou de la peur. Soudain, il lui agrippa la main et la tira vers les côtés, dans l’ombre des baraques. Une porte s’entrouvrit. Juliette vit une lumière, mais si sourde qu’elle teintait à peine l’obscurité.

Elle pénétra dans la case à la suite du garçon.

Il régnait à l’intérieur une odeur forte de transpiration et de terre. La lueur provenait d’une mèche qui se consumait dans une boîte de conserve remplie d’huile. Juliette distinguait des ombres autour d’elle, quelques reflets brillants dans des paires d’yeux. Elle ne pouvait discerner aucun visage, mais elle n’avait pas peur. Il lui semblait au contraire qu’on l’avait mise à l’abri et, comme pour confirmer cette intuition, un coup de tonnerre crépita au-dehors. De grosses gouttes de pluie se remirent à tomber.

Cette irruption de l’eau déclencha dans la petite maison une agitation de mouvements et des cris étouffés. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité et Juliette commençait à percevoir les contours de ce qui l’entourait. La baraque était constituée d’une seule pièce et occupée sur près de la moitié de sa surface par des bat-flanc superposés. L’agitation venait de l’étage supérieur, celui situé sous le toit. De grosses fuites laissaient couler l’eau de pluie sur les lits et un ballet de seaux en plastique et de marmites permettait d’évacuer le plus gros de la cataracte. Ceux qui avaient déménagé du bat-flanc inondé occupaient les autres, en dessous. Une dizaine de têtes d’enfants pointaient en dehors des lits. Les uns regardaient vers le haut et surveillaient les fuites. Les autres continuaient de fixer Juliette, toujours debout au milieu de la pièce.

Et face à elle, une femme noire vêtue de sombre se tenait en arrière dans l’obscurité, comme pour mieux marquer, par cette retenue, son autorité sur ce petit monde. Elle fit signe à Juliette de s’asseoir. Un enfant, sur son ordre, avança un tabouret en bois de caisse. Elle prit place et la femme s’assit en face d’elle.

On ne pouvait pas parler de silence, car le ballet des seaux et le va-et-vient des enfants emplissaient de bruits assourdis le volume confiné de la cabane. Cependant, pour Juliette, s’était ouvert un long moment d’immobilité, de mutisme et de gêne. La femme l’observait intensément. Elle avait un regard à la fois sombre et brillant, comme l’andésite. Son visage, à mesure qu’il se découvrait dans la faible lumière, était uniformément fripé. Il conservait pourtant une fraîcheur juvénile. Juliette était étonnée d’attribuer une qualité virginale à cette femme usée qui avait probablement enfanté tous les êtres qui grouillaient autour d’elle.

Arriva un moment, peut-être parce que le trépan de son regard était parvenu assez profond, où la femme se recula et sourit. Elle prit les mains de Juliette entre les siennes, rugueuses et glacées. Dans un angle de la pièce fumait un petit brasero sur lequel une jeune fille agenouillée faisait bouillir de l’eau. Sur un mot de la femme, elle apporta deux gobelets en plastique remplis d’un liquide brûlant et trouble qui était sans doute du thé. Juliette réchauffa ses paumes autour de la tasse. La femme leva son gobelet comme pour trinquer et elle dit son nom d’une voix rauque : Carmen. Juliette annonça le sien et elles rirent. Ensuite, après des explications débitées d’un ton péremptoire en portugais auxquelles Juliette ne comprit rien, Carmen incita chaque personne à se présenter. Les enfants le firent en riant. Ils bondissaient par terre, saluaient Juliette et remontaient se coucher. Ils étaient à peine vêtus et les bouts d’étoffes qui les couvraient étaient d’une saleté dégoûtante. Pourtant, ils dégageaient une fraîcheur et une joie qui n’évoquaient en rien la misère.

Juliette n’avait pas imaginé qu’ils fussent aussi nombreux, au point qu’elle se demanda même si certains ne faisaient pas deux fois le tour pour revenir se présenter. Une observation plus attentive lui permit de reconnaître qu’il n’en était rien. La maison contenait au moins une douzaine d’enfants. À l’évidence, ils n’étaient pas tous frères et sœurs, peut-être seulement cousins ou amis ou orphelins. Juliette ne comprenait rien aux explications qui lui étaient données.

Elle fut tout étonnée de trouver aussi des adolescents et même des adultes. Ils sortaient de l’obscurité des bat-flanc pour venir la saluer. Elle aperçut même la main osseuse d’un vieillard malade qui ne pouvait plus sortir de sa couche.

C’était la famille de Carmen. Les présentations faites, la femme se recula un peu d’un air satisfait et jeta un regard fier sur son petit monde.

Le silence revint. Il était plus épais car la pluie avait cessé et avec elle les fuites dans le toit. Une partie des enfants s’était assoupie. Les chuchotements s’atténuaient. Le thé était bu. Carmen regardait dans le vague. Juliette revenait peu à peu à elle, se remettait à penser à la situation, à Harrow qui devait la chercher frénétiquement. Tout à coup retentirent des notes assourdies de guitare. C’était Chico, que Carmen avait serré dans ses bras quand il s’était présenté, Chico le fils chéri, avec ses vingt ans, ses épaules musclées, son nez d’Indien. Il s’était penché sur une guitare, un vénérable instrument qui avait dû souffrir autant que Carmen, sans cesser de chanter. Et il avait à peine effleuré les cordes pour en faire monter une mélodie d’une délicatesse inouïe, un petit menuet d’Europe, infiltré de rythmes africains et cahotant sur la gamme boiteuse d’un instrument indien à quatre cordes.

Juliette se figea. Les pensées qui s’étaient présentées à son esprit s’évanouirent. Elle sentit seulement en elle comme l’étroite morsure d’un rasoir. La mélodie avait fendu des cloisons lentement construites et serrées, et avait libéré la pulpe de son être, la part la plus fragile, la plus tendre, la plus défendue. Elle était infiniment triste, comme si elle avait soudain pris conscience de toute l’injustice et de toute la solitude qui avaient échu en partage à l’enfant qu’elle avait été. Mais, en même temps que ce mal lui était tendu un remède dont elle n’avait jamais encore éprouvé le bienfait. Dans l’humidité puante de cette cabane, entre les doigts légers de Chico et l’immense patience de Carmen, Juliette se sentait appartenir à une famille, celle-ci et au-delà d’elle, la famille humaine.

Elle tomba en sanglotant dans les bras de Carmen.

 

Le vol pour Rio, que Paul et Kerry avaient pris à Genève, passait par Lisbonne et arrivait au Brésil au milieu de l’après-midi. Dans l’avion, ils n’avaient pas dormi, mais, perdus dans leurs pensées, ils s’étaient à peine parlé.

Paul connaissait bien cette phase de leurs missions. Quand tout devenait à la fois extrêmement dangereux et proche du dénouement, la passion, curieusement, retombait. Ils réagissaient comme un cheval qui sent venir la mort et ne répond plus au fouet. L’excitation cessait de les aiguillonner. L’idée que tout cela allait bientôt prendre fin était plus forte que tout.

Il surprit Kerry à regarder des photos de ses enfants, en faisant mine de ranger son portefeuille. Et lui avait pensé à la clinique, à tout ce qu’il allait faire après cette absence. La vie normale revenait avant l’heure, comme une saison qui arrive en avance.

Rien n’était pourtant conclu. Quand ils se forçaient à y penser, ils devaient même s’avouer que cette ultime phase, à Rio, risquait d’être celle des occasions manquées. Ils touchaient au but, peut-être. Mais la courte distance qui les séparait des protagonistes de l’action risquait d’être longue à franchir, trop longue en tout cas par rapport à l’urgence du compte à rebours. À vrai dire, c’était la seule explication qu’ils voyaient à l’aveu de McLeod. Ils préféraient penser qu’il les avait envoyés là pour assouvir une sorte de plaisir pervers : il savait que le déclenchement des opérations était imminent et jouissait à la seule idée qu’ils seraient, aux premières loges, les témoins impuissants d’un désastre qu’ils auraient été incapables d’éviter. L’autre hypothèse était trop décourageante : peut-être McLeod avait-il simplement voulu les égarer sur une fausse piste… Ou peut-être encore tout cela n’était-il qu’un guet-apens ?

L’avion arrivait à quatre heures de l’après-midi. Ils n’avaient que des bagages à main et se retrouvèrent dehors en moins d’une demi-heure. Un type en uniforme braillait pour attribuer des taxis aux passagers qui faisaient la queue. Ils échouèrent dans une Monza jaune dont l’intérieur sentait la poussière et l’huile froide. Le chauffeur ne se retourna pas et Paul donna ses instructions à la Madone en plastique qui se balançait sous le rétroviseur. Il lui demanda de les conduire dans un hôtel simple mais confortable, situé dans un endroit relativement central. Le taxi les amena jusqu’à Copacabana et les déposa devant l’hôtel Oceania.

C’était un établissement construit dans les années trente, qui avait dû être à la mode à l’époque où Copacabana était le lieu chic de Rio. Avec le temps, les installations avaient vieilli. Le vent sifflait dans les interstices des baies vitrées à montants d’acier. Le mobilier semblait sorti d’une vente de charité. Seul l’océan portait bien son âge. D’énormes vagues arrivaient de loin, soulevaient des rouleaux d’écume et finissaient en une fine dentelle d’eau sur le sable.

De gros nuages noirs montaient la garde dans le ciel, des lances de lumière posées à leurs pieds, et attendaient du renfort pour lancer l’attaque des pluies, pendant la nuit sans doute.

Ils avaient l’un et l’autre eu le temps de penser aux éventuels contacts dont ils pourraient disposer au Brésil pour les aider dans leur enquête. Le compte était vite fait. Kerry s’était souvenue de Deborah une stagiaire brésilienne qu’elle avait connue pendant qu’elle rédigeait son mémoire de psychologie à Pasadena, dans un service pour enfants autistes. Elle savait qu’elle habitait Rio mais ne l’avait pas revue depuis longtemps et elle ne connaissait pas ses coordonnées. Paul, lui, avait gardé des liens avec un ancien officier qui avait quitté l’armée et s’était lancé dans les affaires. Il était consultant pour plusieurs entreprises liées à la défense et travaillait beaucoup avec le Brésil. Il vivait maintenant à Houston. Il essaya de l’appeler sur le téléphone de l’hôtel, mais la communication avec les États-Unis ne passait pas. Quant aux portables à carte achetés en Europe, ils ne fonctionnaient pas sur le réseau brésilien.

Ils passèrent un long moment à se débattre avec le service local des renseignements. Kerry parvint à localiser une psychologue clinicienne qui portait le nom de son amie, mais ne put obtenir que le numéro de son cabinet et tomba sur un répondeur. Ils devraient poursuivre les recherches le lendemain matin.

À six heures, la nuit tombe à Rio, avec régularité en toutes saisons. Quelques minutes plus tard, il faisait noir. Paul ouvrit la fenêtre. L’air était toujours tiède, parfumé à la mélasse par les moteurs à alcool. Il se sentait découragé, il avait faim. Il proposa à Kerry de sortir dîner et de dormir tôt. Ils descendirent à la réception en actionnant les gros boutons rouges d’un vieil ascenseur. Le concierge leur indiqua d’un air méprisant l’adresse d’un restaurant de poisson tout proche où ils pourraient se rendre à pied. Ils sortirent sur l’avenue et prirent la direction qu’on leur avait donnée.

En passant dans le hall, ils n’avaient pas pris garde à deux hommes, assis dans des fauteuils en similicuir vert, qui se levèrent juste après leur départ. Le plus grand ouvrit un téléphone cellulaire et composa un numéro.

— Ils sont sortis dîner, dit-il avec un fort accent texan. Oui, c’est Mauro qui va les suivre. Puis il prit un air dépité et raccrocha.

— Il y a des moments où l’on se demande à quoi on sert, grogna-t-il à l’attention de l’autre personnage.

— Ils étaient déjà au courant, c’est ça ?

— Evidemment, ils les ont en direct sur leur GPS. À l’heure qu’il est, ils voient exactement à quelle hauteur de l’avenue ils se trouvent.

Le deuxième homme haussa les épaules.

— On fait quoi maintenant ?

— On attend qu’ils rentrent et on leur signale.

— Ça ne sert à rien, s’ils savent déjà…

— OK, mais c’est les ordres.

L’autre se pencha pour vider son verre de caïpirinha.

— Et dis-toi que le pire, c’est qu’on n’aura sans doute jamais rien à faire. Les consignes de Marcus sont claires : on surveille, mais c’est les Brésiliens qui feront le boulot tout seuls.

— Compris.

— Fais pas cette tête-là. Pense que ça pourrait être pire. En ce moment, on pourrait être à Bagdad en train de se faire empaler par les dingues d’Al-Qaïda…

Le Parfum D'Adam
titlepage.xhtml
Le parfum d'Adam_split_000.htm
Le parfum d'Adam_split_001.htm
Le parfum d'Adam_split_002.htm
Le parfum d'Adam_split_003.htm
Le parfum d'Adam_split_004.htm
Le parfum d'Adam_split_005.htm
Le parfum d'Adam_split_006.htm
Le parfum d'Adam_split_007.htm
Le parfum d'Adam_split_008.htm
Le parfum d'Adam_split_009.htm
Le parfum d'Adam_split_010.htm
Le parfum d'Adam_split_011.htm
Le parfum d'Adam_split_012.htm
Le parfum d'Adam_split_013.htm
Le parfum d'Adam_split_014.htm
Le parfum d'Adam_split_015.htm
Le parfum d'Adam_split_016.htm
Le parfum d'Adam_split_017.htm
Le parfum d'Adam_split_018.htm
Le parfum d'Adam_split_019.htm
Le parfum d'Adam_split_020.htm
Le parfum d'Adam_split_021.htm
Le parfum d'Adam_split_022.htm
Le parfum d'Adam_split_023.htm
Le parfum d'Adam_split_024.htm
Le parfum d'Adam_split_025.htm
Le parfum d'Adam_split_026.htm
Le parfum d'Adam_split_027.htm
Le parfum d'Adam_split_028.htm
Le parfum d'Adam_split_029.htm
Le parfum d'Adam_split_030.htm
Le parfum d'Adam_split_031.htm
Le parfum d'Adam_split_032.htm
Le parfum d'Adam_split_033.htm
Le parfum d'Adam_split_034.htm
Le parfum d'Adam_split_035.htm
Le parfum d'Adam_split_036.htm
Le parfum d'Adam_split_037.htm
Le parfum d'Adam_split_038.htm
Le parfum d'Adam_split_039.htm
Le parfum d'Adam_split_040.htm
Le parfum d'Adam_split_041.htm
Le parfum d'Adam_split_042.htm
Le parfum d'Adam_split_043.htm
Le parfum d'Adam_split_044.htm
Le parfum d'Adam_split_045.htm
Le parfum d'Adam_split_046.htm
Le parfum d'Adam_split_047.htm
Le parfum d'Adam_split_048.htm
Le parfum d'Adam_split_049.htm
Le parfum d'Adam_split_050.htm
Le parfum d'Adam_split_051.htm
Le parfum d'Adam_split_052.htm
Le parfum d'Adam_split_053.htm
Le parfum d'Adam_split_054.htm